La rencontre.
La rencontre.
La rencontre.
Cela fait cinq ans que ma maîtresse est partie me laissant
seule ou presque dans cette pension des Côtes-d’Armor. Cela fait cinq ans que
je sors le matin au paddock que je partage avec une très mauvaise copine, une
jument dominatrice qui me menace sans cesse, m’interdit l’accès à l’abreuvoir
et m’empêche de quitter le coin de mon paddock. Cela fait cinq ans que je
regarde le chemin de l’écurie en espérant y voir ma maîtresse déboucher, licol
à la main pour venir me chercher. Cela fait cinq ans que l’on vient me chercher
le soir pour me rentrer au boxe collectif que je partage toujours avec la même
horrible jument acariâtre et revêche.
Voilà le rythme de ma vie. Le matin comme le soir, je
déambule en bout de longe, derrière « un bonhomme », qui n’est pas
méchant, mais complètement absent. Il nous mène deux par deux au paddock, en écoutant
une petite sono de ceinture qui distrait à longueur de journée sa vie monotone
de célibataire isolé. Mécaniquement, il nous lâche au paddock et disparaît pour
la journée. Le soir, même scénario en sens inverse.
Certes, je ne manque de rien, les boxes sont largement
paillés, et les paddocks bien propres. Le dentiste me visite chaque année, et
lui, « le bonhomme », adepte du pied nu, pare mes pieds très
régulièrement. C’est le seul contact un peu affectif auquel j’ai droit.
Ce 28 mai 2023, elle arrive ! Elle, c’est une habituée
de la pension, une influenceuse locale qui se mêle de beaucoup de choses et
apporte bien souvent son aide et ses connaissances aux dirigeants des écuries.
Elle s’intéresse à moi depuis quelques temps, elle est venue me voir à
plusieurs reprises. Je sais qu’elle a demandé plein d’informations me
concernant et qu’elle a emporté mes papiers pour les montrer à quelqu’un. La
voilà donc… Mais aujourd’hui, elle n’est pas seule.
Un vieux cavalier l’accompagne, cela se voit sa démarche.
J’appris que c’était son maître de manège et qu’il venait voir qui j’étais et
si je lui plaisais.
En discutant, ils rentrent dans le paddock. Elle, va
s’occuper de contenir la jument mal aimable. Moi, profitant de cette liberté,
je quitte le coin du paddock où je suis cantonné, et m’aventure à brouter
quelques touffes d’herbe qui me tentent depuis longtemps.
Le vieux maitre de manège s’approche de moi, tout doucement,
il tend sa main vers moi. Je fin de l’ignorer ! Je ne voudrais pas passer pour
une jument facile ! Il me parle, doucement, il me charme, je craque, je
m’approche de lui.
Je renifle sa main, elle contient un bonbon. Il est sympa ce
gars-là ! Puis, je le renifle partout, il m’enlace, et m’embrasse, il
m’embrasse doucement au coin des naseaux et me dit :
·
« Tu sens si bon le cheval ! »
·
Comme ma
première jument qui s’appelait Fanny il y a 63 ans »
Ce fut le coup de foudre. Il pleurait dans mon oreille en me
disant :
·
« j’ai 73 ans tu seras mon dernier cheval »
!
Elle, l’élève, l’influenceuse qui dirigeait les opérations
et lui le vieux maître, sont restés dans le paddock un bon moment, ils
discutaient des conditions dans lesquelles je pourrais être adoptée. Lui, me
tripotait de partout, me caressais, auscultait mes yeux, mes oreilles, mes
dents, mes pieds, tous tordus disait-il ! Mais chaque fois qu’il passait devant
mon bout du nez j’avais droit à un bonbon, chaque fois que sa tête s’approchait
de la mienne j’avais droit à un baiser. Il y avait si longtemps !
Cette rencontre, pleine d’émotion, a duré près d’une heure,
une heure de bonheur !
C’est avec regret que je les ai regardés partir mais, je me
rassurais en sentant bien que j’allais le revoir bien vite.
Plusieurs fois, « le bonhomme » de la pension
m’avait monté sous la selle et m’avait fait essayer par des gens que je ne
connaissais pas. Chaque fois cela s’était mal passé, je me mettais debout, je
leur faisais peur, ils partaient.
Lui, le vieux maître, est revenu tous les jours pendant
quatre ou cinq jours, il m’a vu sous la selle, ce ne fut pas brillant mais le
vieux maitre mis cela sur le compte de la maladresse et du manque de
savoir-faire des gens qui me présentaient. Il m’aimait déjà… et moi,
j’attendais de le retrouver au paddock ou au box pour recevoir bonbons,
caresses et baisers.
Le dernier jour, il est venu me voir, il m’a embrassé plus
fort que d’habitude et m’a dit qu’il allait très vite venir me chercher pour
m’emmener chez lui, m’y garder et me chérir. C’était le 28 mai.
À peine huit jours plus tard, le 3 juin sa fille, Marie, ma nouvelle
maîtresse est venue me chercher avec un super beau camion pour un voyage de
deux jours vers ma nouvelle famille et ma nouvelle demeure.
À très bientôt sur cette page pour la suite de cette
histoire.
Juno Z
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