Au bout de la longe, un cœur qui s’ouvre ! Chronique d’une confiance retrouvée

  

JUNO Z ,journal intime d’un « cheval de sport ».


Chapitre 4 :             Au bout de la longe, un cœur qui s’ouvre

                                   Chronique d’une confiance retrouvée

Plus d'une semaine que j'avais posé mes sabots en Bourbonnais, et déjà le passé, avec ses cinq années de vide, commençait à pâlir comme un mauvais rêve au réveil. Ici, tout respirait la douceur : le bois tiède de l'écurie, la litière qui sentait la sciure fraîche, l'herbe grasse piquetée de petites fleurs au goût de friandises, et cette eau minérale au fond de l'abreuvoir, claire et vive, qui semblait descendre tout droit des montagnes voisines. Quand je levais la tête, par-delà les prés, une grande masse se découpait à l'horizon : le Puy de Dôme, planté comme un géant paisible au milieu des pâturages. Je n'avais jamais rien vu d'aussi tranquille, d'aussi rassurant.

Je vivais littéralement avec la famille. J'entendais les portes qui s'ouvrent, les voix qui se croisent, les voitures qui partent puis reviennent, la rumeur douce d'une maison habitée. Très souvent, quand je broutais dans ma prairie, je levais les yeux et je surprenais, derrière une fenêtre, le visage de Marie. Elle ne croyait pas que je la voyais, mais ses regards s'échappaient vers moi comme des papillons fugaces : une attention, un sourire, parfois un geste de la main. Je sentais jusque dans ma poitrine de jument ce lien léger, presque invisible, qui se tissait entre nous. Elle était pour moi la Petite Maîtresse, avec cette façon de me regarder comme si j'étais à la fois son enfant, son amie et son secret le mieux gardé.

Et puis il y avait lui. Le Vieux Maître.

Il n'avait pas besoin de faire grand-chose : la façon dont il s'approchait de mon box, le bruit de ses pas, ce léger raclement de gorge avant qu'il ne parle, tout cela suffisait à me calmer et à me faire avancer d'un demi-pas vers la porte. Quand il posait les yeux sur moi, il ne voyait pas seulement une jument Zangersheide de douze ans, il voyait, je crois, la somme de tous les chevaux de sa vie, ceux qu'il avait montés, ceux qu'il avait formés, ceux qu'il n'oubliait pas. Dans ses mains, il y avait cette gravité tendre des hommes qui savent que chaque nouvelle histoire peut être la dernière grande aventure, le dernier grand amour.

Le confort, lui, avait changé de visage. Fini la paille épaisse qui bruissait sous les sabots : ici, ma litière était en sciure épaisse, souple, moelleuse, discrète. Ça sentait le bois, la résine, quelque chose de propre et d'enveloppant. Dans les prés, l'herbe était un festin, un tapis vert parsemé de ces petites fleurs odorantes qui craquent sous les dents et laissent un parfum de miel. À l'abreuvoir, l'eau avait ce petit goût de pierre, de source, qui vous donne envie de boire juste pour le plaisir : Volvic, La Bourboule, Vichy murmuraient tout près, je ne connaissais pas ces noms, mais je les devinais dans chaque gorgée.

Un matin, Marie décida que j'avais assez vécu en jument de paddock oubliée.

Elle arriva avec ses brosses, son couteau de chaleur, ses peignes, armée de patience et d'un sourire qu'elle ne quittait plus. Sous ses mains, je fondais. Elle délesta ma crinière, allégea, égalisa, jusqu'à ce que je me sente légère comme une pouliche du Prix de Diane. Quand elle s'écarta pour me regarder, ses yeux brillèrent d'une fierté amusée.

— Regarde-la… Comme elle est belle…

Le Vieux Maître, derrière elle, ne protesta pas. Il se contenta d'opiner du chef, avec ce silence approbateur des anciens qui en ont vu d'autres, mais qui, visiblement, étaient conquis. J'avoue, je me « la pétais » un peu. Chaque fois que quelqu'un passait devant mon box, j'inclinais l'encolure, je tournais un peu la tête pour montrer le meilleur profil. On était en droit, tout de même, d'assumer sa beauté.

On me trouva un compagnon de prairie : Django, le « poun's ».

Au début, nous nous jaugeâmes à distance. Lui, petit tonneau sur pattes, l'œil vif, l'air de celui qui en a vu d'autres. Moi, grande jument longiligne, avec mon passé en Bretagne et mes souvenirs de grande solitude. Il me reniflait, je le reniflais, chacun faisait semblant de ne pas trop se soucier de l'autre, comme si la compagnie de quelqu'un n'avait finalement aucune importance. Et puis, sans qu'on sache vraiment quand, l'amitié se posa entre nous. Nous ne formions pas un couple, non. Mais une paire. Deux silhouettes côte à côte, l'une haute, l'autre ronde, partageant les mêmes brins d'herbe et le même coin d'ombre.

Le travail, lui, arriva presque discrètement.

Une première séance, un mardi, « pour voir ». Puis deux autres, qui s'enchaînèrent comme des notes sur une portée. Avant toute chose, il fallut m'habiller. On sortit des guêtres de protection, parfaitement ajustées à mes membres ; une selle confortable, à ma taille, avec un arçon solide qui répartissait le poids de mon cavalier sur toute la matelassure souple et moelleuse.

Je restai un moment surprise. Rien à voir avec cette énorme selle sans arçon qui étouffait chaque mouvement, qui m'avait écrasée pendant des années : lourde, pesante, chaude, avec cet épais tapis de feutre qui couvrait le dos, le rein et le flanc. On étouffe là-dessous. Celle-ci était fine, légère, respirante. Toute l'épine dorsale était aérée, les quartiers laissaient mes flancs libres de s'étendre. On m'avait enfin habillée comme une jument, non comme une bête de somme.

Restait la question du mors. Ah, le mors…

Marie arriva d'abord avec un gros mors simple, à gros canons. Lourd, encombrant, comme un galet qu'on vous met dans la bouche et qu'on vous demande de trouver agréable. J'essayai d'être polie, mais chaque mouvement de langue me rappelait cette présence étrangère. Le Vieux Maître, soucieux, alla chercher un autre modèle : un mors anatomique à double brisure, avec une grosse olive au milieu et de gros canons tout aussi généreux. Une sorte de machine sophistiquée pour « bouche délicate ». On le disait « doux », « confortable » et « adapté ». En réalité, j'avais tout simplement la bouche pleine, je ne pouvais ni avaler ni parler et cela m'agaçait.

Je crois que le Vieux Maître lut très vite mon désarroi dans mes yeux, et dans les petites défenses silencieuses que je lui opposais. Le vendredi, il revint avec une autre idée. Cette fois, un mors tout simple, très fin, un filet Verdun à simple brisure, petit canon. Quand il me le posa, j'eus l'impression d'avoir enfin un peu d'air, de pouvoir respirer, bouger la langue, avaler ma salive comme je l'entendais. Marie, elle, montait avec des mains si légères qu'on aurait dit que la rêne était faite de brume. Avec ce mors-là et ses doigts à elle, je retrouvais un début de confiance.

Le travail à la main vint en premier.

Marcher droit sur la piste, s'arrêter, repartir, s'arrêter encore, parfois à quelques foulées d'intervalle. Des demi-pirouettes renversées à partir de l'arrêt, pour mobiliser mes hanches. Je n'aimais pas trop ce dernier « truc » : mon corps se contractait, se raidissait, comme si chaque fibre se souvenait brusquement de tout ce qu'on m'avait imposé autrefois sans m'expliquer. Le Vieux Maître, lui, ne se fâchait jamais. Il allait doucement, pas à pas, s'arrêtant au moindre signe de résistance excessive, comme s'il me disait : « Je t'ai compris, mais nous y reviendrons. »

Puis ce fut le tour de la longe. Là, j'avoue, mon cœur bondit.

On commença à main gauche, puis, un autre jour, à main droite. La longe était en « premier mode », plus douce, plus coulante que la fameuse longe en Colbert dont j'avais gardé quelque souvenir grinçant. Ce qui me surprit, ce fut l'action sur l'anneau extérieur du mors. Au début, je ne comprenais pas ce qu'il attendait. La longe glissait, se tendait différemment, je me troublais, puis, petit à petit, j'ai senti ce qu'il cherchait : il fallait que je tende moi-même la longe, que j'aille chercher ce contact, en douceur, sur cet anneau extérieur du mors.

Le Vieux Maître avait une très longue longe en cuir souple. Il en jouait comme d'un instrument. Il « pianotait » littéralement, ses doigts couraient dessus, et tout ce qu'il faisait, je le sentais se répercuter jusque dans mon encolure. Il déplaçait sans cesse le cercle, l'agrandissait, le réduisait, me rapprochait de lui, m'en éloignait, toujours avec une précision calme. Nous travaillions beaucoup au pas, comme si chaque foulée était une syllabe d'un langage qu'il m'apprenait. Ensuite venaient le trot, puis le galop.

Au galop, la première fois, je leur offris ma spécialité : dos rond, sauts de mouton, petits bonds de gaieté mêlés de défi. Il ne dit presque rien. Rien de violent, en tout cas. La seconde séance, je recommençai, par habitude, presque par réflexe. C'est là que la mèche de la chambrière claqua près de mon grasset. Le bruit sec me surprit, ma réaction fut immédiate : un bond en avant, droit devant, comme une flèche. Je ne sais pas encore si je retenterai ce petit numéro.

Aujourd'hui, je tourne à la longe aux trois allures, la longe toujours moelleusement tendue. Je déplace mon cercle, je sais m'arrêter droit sur la piste, en conservant ce contact vivant. Avec la longe en indirecte, je me déploie en extension latérale de l'encolure, au pas, au trot, au galop, et toutes mes allures se calent sur un même métronome intérieur, cadencé, régulier. Le Vieux Maître me regarde alors avec un éclat particulier dans les yeux. Il dit qu'il retrouve en moi ses grands chevaux de voltige, ceux qui, au bout de sa longe, dansaient autrefois comme des artistes de cirque. Je sens dans son souffle une fierté qui me réchauffe plus sûrement qu'une couverture.

Sous la selle, ils m'ont abordée avec des égards presque exagérés.

On aurait dit qu'ils avaient devant eux une pouliche non débourrée, prête à exploser au moindre faux pas. Marie montait, le Vieux Maître parlait. Elle obéissait à sa voix comme à une partition précise : tester la réponse aux deux mains, aux deux jambes, puis à une main, puis à une jambe.

Au pas, ils auraient voulu que j'active davantage. Je le sentais aux sollicitations discrètes des mollets. Au trot, ça allait, disaient-ils. Au galop, je ne pus m'empêcher de rejouer mon vieux numéro : premiers départs, coup de dos ; deuxième départ, encore un. Au troisième, ils m'envoyèrent franchement en avant. Alors, au bout de la carrière, j'ajoutai deux ou trois coups de dos pour leur expliquer que je n'appréciais pas cette brusquerie, puis je me dressai.

Debout. En équilibre sur mes postérieurs, le monde basculant un instant autour de moi.

Je pensai surprendre Marie, mais sa réaction fut immédiate : elle me tira vivement vers la gauche, faisant déraper mes hanches vers la droite, rompant net mon équilibre vertical. Je retombai, un peu vexée, un peu désarçonnée dans ma fierté de jument. Puis on repartit. Nouveau départ au galop, cette fois dans le fond du terrain. Grand galop, tout droit vers le Vieux Maître. Arrêt net juste devant lui.

Et là… bonbons.

Les fameux bonbons, ceux à la banane bio, ceux qui disent mieux que les mots : « C'est bien, ma fille, tu peux faire autrement. » Entre deux friandises, il glissa sa main sur mon encolure, caressa le creux de mon épaule, et je sentis dans ce contact tout ce qu'il ne disait pas : sa confiance fragile, sa joie naïve d'homme de soixante-treize ans qui s'offre un dernier grand cheval pour accompagner les dernières années de sa vie de cavalier.

Aujourd'hui, après notre troisième séance, je me déplace aux trois allures en gardant la cadence. J'apprends à jouer avec mon encolure, à l'allonger, à la remonter à volonté. Au pas, je mobilise mes hanches jusqu'à la demi-pirouette renversée. À l'arrêt, sur la piste, je donne mes flexions latérales. Et, comme une cerise sur ce gâteau encore un peu bancal, je saute une petite barre, isolée, juste pour leur montrer que je peux.

Mais surtout, il y a tout le reste.

Les câlins, les bisous, les bonbons donnés sans compter. La voix de Marie qui glisse mon nom comme une caresse. Les doigts du Vieux Maître qui se perdent au coin de mes naseaux. Les regards échangés au-dessus de mon encolure, lui et elle, comme deux parents qui se découvrent une fierté commune.

Je ne sais pas jusqu'où nous irons ensemble.

Ce que je sais, c'est qu'ici, en Bourbonnais, entre le Puy de Dôme au loin, Django à mes côtés, la maison qui vit derrière les fenêtres, la main de Marie sur ma rêne et celle du Vieux Maître au bout de ma longe, je commence enfin à croire que ma vie n'est plus une suite d'abandons, mais un roman-feuilleton.

La suite ?
Détente… au prochain épisode.

 




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